Gilles Carrez

Député de Bry, Champigny, Nogent & Le Perreux

Interview de Gilles CARREZ, dans le journal « Echo d’Ile-de-France »

Le 5 mars 2009

 

En ces temps de grande incertitude, le gouvernement a-t-il une vraie politique économique ?

Bien sûr. Sa priorité absolue est le travail et l’emploi avec le postulat que ce dernier est d’abord créé par les entreprises. Nous vivons dans un pays où la dépense publique représente 53% de la richesse nationale, un record mondial. Nous ne pouvons pas continuer à accumuler des couches d’argents publics et de transferts sociaux et avec eux, des déficits publics vertigineux. Nous devons donc absolument rendre nos entreprises les plus créatrices d’emplois possibles.

 

Mais depuis deux ans, n’a-t-il pas changé de politique ?

Non, une politique économique doit être tenue dans la durée. Au moment où la crise frappe, la préservation de l’environnement des entreprises est encore plus vitale. C’est pourquoi nous consentons des efforts très importants pour l’automobile et les banques car ces dernières sont les intermédiaires obligées pour financer les entreprises.

 

Comment expliquez-vous le manque de contrôle sur les banques ?

C’est un problème international. Les théories anglo-saxonnes très libérales qui ont prévalu depuis une trentaine d’années ont peu à peu laissé la sphère financière se développer dans des conditions qui relèvent plus de la jungle que d’un marché maîtrisé. Les paradis fiscaux n’ont pas été jugulés, tout comme les différents produits financiers qui consistaient à transférer et diluer le risque. Ce système a ajouté la complexité à l’opacité afin qu’il n’y ait plus de traçabilité. De surcroît, il s’est autoalimenté avec des commissions et des bonus démentiels qui ont donné lieu à des rémunérations jamais vues dans l’histoire.

 

Croyez-vous à la fin des paradis fiscaux ?

Nous avons une fenêtre en 2009 car tout le monde réalise leurs méfaits en termes de contrôle et de pertes de recettes. Cela devrait primer, car ces pertes sont de plusieurs centaines de milliards de dollars pour les Etats-Unis, d’environ 20 à 30 milliards d’euros pour la France, et de 40 à 50 milliards pour l’Allemagne. Face à la dégradation de leurs finances publiques, ces Etats ont une réelle motivation pour agir.

 

Croyez-vous à la bonne volonté des Anglais ?

Ils vont être obligés d’agir. La City qui faisait leur force, et dont le système utilisait les paradis fiscaux, est en train de s’effondrer. L’Angleterre est le pays européen qui connaît la crise la plus grave. Ce modèle basé sur la finance est largement remis en cause. Et puis, l’exemple d’UBS aux Etats-Unis est significatif de cette volonté. UBS, banque suisse a dû capituler et lever le secret bancaire pour les fraudeurs du fisc américain.

 

En 2009, le déficit sera-t-il de 4,4% ?

Il ira au-delà… J’ai fait mes comptes. Les dernières mesures coûteront dans les 7 à 9 milliards. La croissance sera plus faible qu’envisagée, soit 5 milliards de moins de recettes. Nous serons donc à environ 100 milliards de déficit pour le budget, soit 5%. Quant à la sécurité sociale, les derniers chiffres donnent déjà plus de 15 milliards d’euros de déficits…

 

La crise est-elle la seule responsable de cette dérive ?

C’est le facteur majeur. Mais depuis des années, nous ne nous astreignons pas suffisamment à rééquilibrer nos comptes. Notre drame, ce n’est pas d’avoir 5% une année (les Etats-Unis ne seront pas loin de 10% en 2009) mais d’être en déficit depuis 35 ans ! Je crains surtout la sortie de crise. Si nous sommes lestés de boulets encore plus lourds, nous aurons de la peine à accompagner la croissance mondiale quand elle repartira. C’est pour cela que le gouvernement se concentre sur l’investissement.

 

Faut-il augmenter les recettes de l’Etat ?

En tout cas, il ne faut surtout pas les baisser !

 

La défiscalisation des heures supplémentaires n’est-elle pas trop coûteuse et contre-productive en termes d’emplois ?

Si on n’avait pas fait les 35 heures, on n’aurait pas eu besoin de cette mesure ! Les 35 heures, c’est plus qu’une erreur historique, c’est une faute ! Il faut en sortir et nous n’avons rien trouvé de mieux. Les 35 heures coûtent 15 milliards d’euros au budget que nous devons verser aux entreprises sous forme d’exonérations de charges. Dès 2002, j’ai dit qu’il fallait revenir sur cette réforme.

 

Le bouclier fiscal a-t-il ramené des Français au bercail ?

Impossible à dire. Par contre, il a évité que l’hémorragie s’accélère. Nous étions sur un rythme de 600 à 700 départs par an de fortunes significatives avec à la clé des ventes d’entreprises et des prises de contrôle suivies de délocalisations. Ce bouclier a été mis en place à cause de l’ISF. Si nous avions supprimé l’ISF, nous n’aurions peut-être pas eu à inventer ce bouclier. Dans cette période exceptionnelle, il ne faut pas hésiter à remettre en cause des tabous.

 

Etiez-vous au courant pour la suppression de la taxe professionnelle (TP) ?

Il n’a jamais été question de la supprimer, mais de la rendre plus intelligente en pénalisant moins les entreprises les plus exposées à la concurrence. Nous proposons un impôt acquitté par l’entreprise qui doit contribuer aux services publics des territoires. Cela ne doit pas changer. Mais cet impôt doit résoudre les distorsions actuelles qui font que la TP pèse de 6 à 7 % pour l’automobile, et seulement 0,5% pour les banques. Nous voulons donc isoler la partie foncière que personne ne conteste, et remplacer ce qui porte sur les investissements et machines par la valeur ajoutée. C’est la proposition du rapport Fouquet, et ça n’a rien à voir avec la taxe carbone !

 

Vous vous êtes opposé à la loi sur l’audiovisuel. Pourquoi ?

Je me suis abstenu car elle supprime la publicité qui est l’un des moteurs de la consommation dans un moment où nous en avons absolument besoin. De plus, personne n’avait demandé qu’on supprime cette recette et cette réforme ne figurait dans aucun programme électoral. Après, personne n’a de solution pour trouver les recettes de substitution. Alors, nous avons inventé des taxes. J’ai été le premier à dire qu’elles ne rapporteraient rien. De plus, la création de taxes sur des activités émergentes, comme les communications électroniques, me paraît économiquement stupide. Et ce n’est pas l’Etat qui a déjà 100 milliards de déficits qui paiera.

 

Quelle analyse faites-vous de la crise dans les Dom ?

Il y a des problèmes réels comme des prix anormalement élevés avec des systèmes de quasi-monopoles, d’accumulation de commissions, de surévaluation des coûts de transports. Il y a aussi un facteur de hausse des prix lié aux sur-rénumérations, un sujet tabou dont personne ne veut parler, avec des élites locales qui se tournent à 100% vers la fonction publique où on est mieux payé, ce qui ne les empêche d’ailleurs pas de manifester. Le patron du LKP est ainsi directeur adjoint de l’ANPE. Cette économie artificielle tue la production locale. Les Guadeloupéens ont donc raison sur un certain nombre de sujets, mais ils doivent aussi se prendre en charge. Je suis très inquiet pour l’avenir car nous avons commencé à prendre des mesures d’urgence, mais beaucoup trop tard. Le problème de l’essence a été posé en Guyane en décembre. L’Etat n’a pas été suffisamment réactif.

 

Que pensez-vous des propositions Balladur ?

Elles sont courageuses car la principale caractéristique des collectivités locales, c’est un grand immobilisme, un conservatisme certain. En Ile de France, nous ne pouvons pas continuer avec une gouvernance qui permet à chaque niveau de s’opposer à tout projet. Le meilleur exemple de la défaillance d’une telle gouvernance concerne la construction de logements. Depuis 20 ans, nous construisons 40 000 logements par an alors qu’il en faudrait 70 000 car trop d’intervenants peuvent s’opposer à leur construction. Deuxième échec patent, les transports. Le RER a été inauguré il y a 40 ans et il n’en peut plus. Les conditions de transports sont devenues insupportables. Nous sommes collectivement responsables et coupables de ne pas faire face à ce problème. Aujourd’hui, nous élus d’Ile-de-France, ne faisons pas correctement notre travail. Quand je prends le RER, j’ai honte. Regardez Orbival, Métrophérique, Arc Express. Le même projet et trois noms différents. Nous avons besoin de décisions plus unifiées.